De la « coopération » à l’approche « collective »
Lors du colloque « Ethnographie et recherche participative » organisé à l’Université Lyon 2 les 17, 18 et 19 janvier 2024, plusieurs membres de Capdroits ont présenté une communication intitulée « l’Autoethnographie coopérative et coresponsable dans la pratique et la gouvernance d’une démarche de recherche citoyenne». Cette intervention, préparée collectivement à partir d’échanges, de comptes rendus et d’expériences vécues, constitue un jalon important dans l’histoire de l’autoethnographie collective de Capdroits.
Elle ne présente pas une méthode entièrement définie. Elle rend visibles des pratiques delà présentes dans la démarche et les questions qu’elles soulèvent : comment enquêter sur un collectif auquel on appartient ? Comment conserver une trace de ce qui s’y joue ? Quelles sont les effets d’une organisation basé sur des savoirs différenciés ?
En savoir plus : Sur le plan épistémologique, l’autoethnographie coopérative et coresponsable, comme aujourd’hui l’autoethnographie collective, consiste à produire des connaissances à partir de l’expérience d’un groupe, dont les chercheurs et co chercheurs font eux-mêmes partie. Le collectif devient ainsi simultanément l’auteur, l’objet et le terrain de l’enquête.
Quand le collectif devient son propre terrain d’enquête
L’Autoethnographie de Capdroits déplace en partie le regard. L’enquête ne porte plus seulement sur les expériences relatives aux droits humains. Elle porte également sur la manière dont les acteurs travaillent, produisent des connaissances et organisent la participation. Les réunions, les mails, les notes de chacun, les désaccords peuvent alors devenir des matériaux de recherche. Ils renseignent sur la vie du collectif mais aussi sur les rapports entre les savoirs, les places occupées et les possibilités de participer.
Cette démarche suppose toutefois de la prudence car prendre des notes pendant une réunion ou conserver une parole ne suffit pas à produire une autoethnographie.
En savoir plus : Cette démarche repose sur une réflexivité collective : les acteurs ne décrivent pas seulement ce qu’ils vivent individuellement mais analysent ensemble les conditions sociales et organisationnelles dans lesquelles leurs expériences prennent forme. L’enquête porte donc autant sur les récits produits que sur les relations et les rapports de pouvoir qui rendent leur production possible.
Des savoirs différents toujours égaux ?
La communication de 2024 met en lumière une difficulté centrale commune aux recherches participatives : réunir des personnes ayant des expériences, des habitudes de travail et des rapports différents au langage scientifique ne fait pas disparaitre les inégalités. Une participante y décrit la recherche comme une expérience « déséquilibrante ». Les références académiques, les méthodes et certains éléments le langage peuvent rester difficiles à maitriser. Participer demande alors un travail ou une adaptation supplémentaire pour comprendre, se sentir légitime et trouver sa place.
Cette expérience invite à distinguer la présence d’une personne dans un espace de recherche et sa participation effective. Une démarche peut ainsi se dire participative tout en laissant subsiter des écarts dans l’accès aux informations, le temps disponible ou le pouvoir de décision/ la légitimité perçue.
L’autoethnographie permet précisément de documenter et analyser ces écarts.
En savoir plus : La pluralité des savoirs ne garantit pas, à elle seule, leur égale reconnaissance. La recherche participative, par essence, examine les conditions concrètes d’accès à la parole, à l’interprétation et à la décision. Cette vigilance relève de la justice épistémique, entendue comme la reconnaissance équitable des personnes et de leurs expériences. L’autoethnographie de Capdroits permet d’examiner la manière dont les pratiques et les organisations peuvent réduire ou non les injustices épistémiques au sein même de son organisation et modalités de travail collectif.
Eyraud, B., Béal, A., Bruno, C., Lemard, V., Lequien, J., et Miranda, I. (2022). Injustice épistémique et reconnaissance des savoirs : s’auteuriser dans une démarche de recherche-action-participative. Swiss Journal of Sociocultural Anthropology, 28, 105-126.
Le risque « d’extractivisme »
L’une des principales interrogations formulées en 2024 concerne un phénomène appelé « l’extractivisme ». Dans le domaine de la recherche, ce terme désigne le fait de prélever les récits, les expériences ou les connaissances d’une ou plusieurs personnes et de les utiliser ailleurs, dans d’autres cadres. Et ce, sans que les personnes concernées puissent véritablement contrôler leur interprétation, bénéficier des résultats ou être reconnues comme contributrices ou comme expertes. De plus, pour ceux qui utilisent ses informations, souvent des chercheurs académiques, cela révèle généralement un réel bénéfice (réputation, reconnaissance, avancement, publication, …).
Ce risque ne disparait pas automatiquement en recherche participative. Il peut être présent dès qu’une personne consigne une parole entendue en réunion, sélectionne un extrait et/ou publie une analyse au nom du groupe.
En savoir plus : Un matériau autoethnographique n’est jamais une donnée neutre. Une parole devient un matériau de recherche à travers des opérations de sélection, de transcription, de contextualisation et d’analyse. Rendre ces opérations discutables par le collectif constitue une exigence méthodologique et éthique, fondamentale en recherche participative.
Une démarche appelée à se poursuivre
Les expériences de Capdroits montrent que la reconnaissance de l’autorat est une dimension importante dans la reconnaissance de tous et ne se résume pas à ajouter des noms à la fin d’un article ou d’une production. La co-auteurisation, utilisée par l’ACS Capdroits, désigne ainsi un processus plus large que la seule cosignature. Elle suppose de rendre accessibles les espaces d’élaboration d’un texte, de reconnaitre différentes formes de contribution et de permettre à chacun de comprendre ce qui sera publié en son nom. Cela implique notamment que la personne peut choisir de participer sans signer, de signer sans écrire directement ou encore de ne pas publier certains matériaux.
Cette exigence/méthode d’autorat peut néanmoins engendrer des difficultés dans sa mise en œuvre. Il en va de même pour l’autoethnographie. L’expérience présentée en 2024 permet de la considérer comme une méthode en construction, née de pratiques jéjà présentes à Capdroits : conserver des traces, mettre en récit les expériences, interroger les différents savoirs. Sa dimension coopérative repose sur la mise en dialogue de ces matériaux.
L’autoethnographie anciennement coopérative et coresponsable, aujourd’hui collective peut ainsi contribuer à préserver la mémoire de Capdroits tout en aidant le collectif à examiner ses propres pratiques. Elle permet notamment d’interroger les écarts entre les valeurs défendues par la démarche et leur mise en œuvre réelle. Sa poursuite invite désormais à structurer les traces existantes, à recueillir de nouveaux récits et à définir collectivement les modalités de leur valorisation.